« Certains profs se servent de Parcoursup comme d’un instrument de vengeance »

Categories Témoignage Prof de Lycée

(Quelques minutes seulement après le lancement du site le 15 mars 2018, nous avons reçu ce premier témoignage)

 

Il avait été décidé en réunion syndicale de mettre « très satisfaisant » à touTEs les élèves, c’est-à-dire de saboter la plateforme. Cependant, les réunions syndicales sont peu fréquentées dans le lycée où j’enseigne. Dès le début du conseil de classe, l’accord s’est donc dissous, après un court rappel, par le proviseur adjoint, de la nécessité de nous soumettre consciencieusement à cet exercice. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le proviseur adjoint en question, d’habitude détendu et à l’écoute, s’est montré pour le coup froid et autoritaire. Il n’était plus question de discuter. La partie était donc perdue, puisqu’une fois qu’on commence à « jouer le jeu » de parcours sup, on se soumet à ses règles, on s’impose des principes de justice tels que « on ne peut pas mettre « très satisfaisant » à cet élève alors qu’on a mis que « satisfaisant » à tel autre. »

Lorsqu’on interroge les élèves sur ce qu’ils pensent de parcours sup ils développent ou bien un discours technique (le site est bien/mal fait) ou bien s’inquiètent de savoir s’ils obtiendront la formation qu’ils désirent. Je leur ai donc expliqué qu’il me semblait pour ma part étrange que les enseignants s’arrogent dorénavant le droit de statuer non seulement sur ce qu’ils sont en tant qu’élèves mais aussi sur ce qu’ils vont devenir en tant qu’étudiants. Ils disent qu’ils n’avaient pas « pensé aux choses comme cela », et se montrent ou bien révoltés ou bien déprimés. Ce qui les gêne le plus dans l’immédiat, c’est cependant la lettre de motivation et le CV à rédiger, dont ils ont bien conscience qu’ils les mettent dans une position de « chercheur d’emplois » plus que d’étudiants.

N’étant pas professeur principal, l’impact de Parcoursup sur mes conditions de travail se réduit aux conseils de classe, qui durent dorénavant plus de deux heures. J’ajouterai cependant qu’il a modifié aussi le rapport aux collègues: soit qu’ils me jugent exagérément revendicatif tant l’expérience du conseil de classe (notamment le remplissage de la case « capacité de réussite ») m’a révoltée (je leur en ai parlé pendant une semaine), soit que j’ai pris conscience d’à quel point certains d’entre eux se servaient de la plateforme comme d’un instrument de vengeance: « tel élève n’a rien fait pendant trois ans au lycée, il ne rend pas ses devoirs, il est turbulent, on va lui pourrir son orientation » – ce bien sûr, au nom de la justice, de la cohérence et de l’équité.

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