Parcoursup = sélection, quoiqu’en dise Mme Vidal. Démonstration

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Cette analyse nous est transmise par un chercheur en sciences sociales au CNRS, qui soutient l’ambition de rendre transparent le fonctionnement réel de Parcoursup.

Le dispositif Parcoursup relève-t-il de la sélection?

La ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, affirme depuis un mois que non. « Aucun candidat à l’université ne recevra un non », a-t-elle déclaré au journal Libération en mars. Elle a également dit qu’elle encourageait les universitaires à dire oui à tous les candidats, puisque tel était le but de la procédure Parcoursup.

Oui, mais. Il y a un mais.

Rappelons que le principe de Parcoursup pour les filières dites « non sélectives » est que :
1) les étudiant.e.s font des voeux
2) les filières classent tous les voeux d’étudiants, du premier au dernier, en fonction de critères qui sont en train de devenir visibles grâce aux nombreux témoignages des universitaires, notamment sur ce site (lycée d’origine, série du bac, options du bac, notes en première et en terminale…).
3) comme chaque filière a déterminé par avance ses « capacités d’accueil » (généralement égales à : « la réalité du nombre de places » + 20%), le logiciel se charge de tracer un trait à ce niveau. Les étudiants classés au-dessus recevront un « oui », ceux classés en-dessous recevront un « en attente ».
[rappelons par ailleurs que pour certains voeux, les filières universitaires demandent un traitement spécial (= « Oui si »), comme suivre la formation sur 2 ans plutôt qu’1, ou suivre un cours en plus. Cependant très peu de candidat.e.s risquent d’être concerné.e.s par le « oui si », puisque les universités n’ont pas les moyens financiers et humains de mettre en place de véritables dispositifs de soutien]
4) en fonction des réponses des étudiant.e.s aux filières qui leur ont dit « oui », la ligne peut descendre, et les « en attente » deviendront alors des « oui ». Par exemple : s’il y a cent places dans une filière, mais que les 50 premiers classés « oui » décident d’aller voir ailleurs, alors la barre redescendra jusqu’au 150e.

Formidable.

Mais maintenant, imaginons une situation qui est non seulement mathématiquement possible, mais également, si l’on en croit un certain nombre de commentaires récents, mathématiquement probable : il y a des étudiants qui se trouvent systématiquement en-dessous de la barre d’acceptation. Pour leurs dix voeux.

Que se passera-t-il dans ce cas?

Un document révélé par la presse il y a quelques jours confirme un témoignage issu de l’Université du Mans laissé sur ce site : à partir de début septembre, les « en attente » se changeront en « non ». Concrètement, cela signifie que les étudiants qui souhaitent faire l’un de 10 voeux d’études se verront refuser ces dix voeux. Et ce, parce que dans leur cas l’ensemble lycée d’origine+série du bac+notes aura été jugé pas très bon.

Qu’on le veuille ou non, et tant que les mots ont un sens : ceci s’appelle de la sélection.

Le ministère a beaucoup cité le fait que l’an dernier, il avait fallu [dans un très petit nombre de cas] procéder à un tirage au sort pour déterminer quels étudiants iraient dans ces filières où le nombre de voeux dépasse le nombre de places.

Avec Parcoursup, c’est pire qu’un tirage au sort. C’est le hasard de la naissance qui détermine si l’on est pris. En effet, nous n’avons pas tous les mêmes ressources économiques et culturelles à la naissance, qui nous permettront (ou du moins faciliteront) l’entrée dans un lycée « bien coté ». Si vos parents vivent dans le Quartier latin parisien, vos chances d’entrer dans la filière de votre choix sont bien meilleures que s’ils vivent dans le 93.

Mais, sentant venir le scandale, la ministre vient de changer son discours. Voici tout à coup qu’elle déclare le 16 avril à Libération, décidément devenu l’organe de son service com, que « nous avons déjà ouvert 19 000 places dans les filières sous tension et nous en ouvrirons autant que nécessaire de façon à ce que chaque élève ait un vœu accepté dans la licence de son choix ».

En d’autres termes, elle nous annonce donc un tour de magie assez extraordinaire. Outre ces 19000 places qui semblent n’être ni plus ni moins qu’un gros mensonge, la ministre s’engagerait donc à « créer » des places en septembre pour que chaque étudiant puisse étudier dans l’un de ses voeux (ou du moins une filière considérée comme proche : droit en Île-de-France pour l’étudiant.e qui souhaite par exemple faire droit à Nanterre).

Comme souvent avec cette ministre au style très orwellien (War is Peace, Love is Hate, Sélection is Not Sélection), la question qu’on est dès lors en droit de se poser est : qu’est-ce que cela veut dire?

Décryptage (sens le plus probable)
– en septembre, les rectorats et le ministère vont travailler d’arrache-pied pour caser les étudiants dans des voeux qu’ils et elles n’auront pas demandé, mais en essayant de les présenter comme des voeux « proches » de ceux demandés. L’étudiant.e qui veut faire Langues et civilisations islandais se retrouvera en persan, le droit à Evry se transformera en droit à Villetaneuse, la licence d’économie à Bordeaux deviendra licence de sociologie à Pau. Et le service com du ministère fera des merveilles pour nous expliquer que tout ça, c’est pareil.
– aucune place ne sera « créée » magiquement en septembre. Créer des places = créer des salles, fournir des chaises, mais surtout, embaucher des profs. Rappelons que le nombre de postes d’universitaires est en chute libre depuis des années.
Le service com du ministère, qui est le département le plus performant dudit ministère, expliquera peut-être en septembre qu’il y a augmenté les crédits d’embauche de vacataires dans les filières « en tension » (en exagérant un peu le montant de l’augmentation, ça mange pas de pain). Les observateurs peu attentifs se diront que c’est équivalent à créer des places, et ne vérifieront pas s’il y a vraiment des travailleurs précaires en plus, et s’ils connaissent quelque chose aux cours pour lesquels ils sont embauchés.

Résultat des courses :
Jusqu’ici, les étudiant.e.s dont le « dossier » scolaire n’est pas très bon (mauvaises notes, ou la malchance d’être né dans le mauvais quartier) pouvaient tenter leur chance dans les filières les plus « prisées ». Seulement dans une minorité de cas y avait-il eu un tirage au sort (qui n’avait pas empêché certains de ces étudiants « mal cotés » de tenter leur chance).
Désormais, ces étudiant.e.s seront systématiquement classés en bout de liste pour ces filières prisées. En septembre, un certain nombre d’entre elles et eux apprendront qu’ils/elles sont refusé.e.s de tous leurs voeux. Mais le ministère les forcera à accepter une offre présentée comme « équivalente » (à ceci près qu’ils et elles n’en ont pas fait le voeu…).

En d’autres termes :
ces étudiant.e.s né.es du mauvais côté du périphérique ou trop loin des métropoles sont désormais impitoyablement éliminé.e.s des filières qu’ils et elles souhaitaient suivre.

Au fait, ceci s’appelle de la sélection.