Parcoursup désespère les élèves et renforce l’autocensure

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Je suis enseignant en philosophie à Dunkerque, et professeur principal en Terminale Scientique.

J’avais décidé d’indiquer « Très satisfaisant » à toutes les compétences en concertation avec le 2e professeur principal (PP). Mais quelques jours avant le conseil de classe d’orientation, la direction du lycée a envoyé un document partagé pour que tous les professeurs puissent s’exprimer sur les compétences des élèves: à notre charge de PP, ensuite, de faire une synthèse.

Nous avions milité pour que l’on remplisse les Fiches Avenir en indiquant tous « Très satisfaisant », donc heureusement plusieurs collègues ont suivi notre démarche, et je n’ai eu quasiment aucun « Satisfaisant » ou « Assez satisfaisant » à indiquer sur aucune fiche. La plupart des fiches Avenir de ma classe ont donc été considérées comme « très cohérentes » par la direction, et la capacité à réussir de mes élèves a été notée « Très satisfaisante ».

Malheureusement, dans d’autres classes où je ne suis pas professeur principal, notamment en STI2D, ma démarche de noter « Très Satisfaisant » à toutes les compétences a été très mal perçue, malgré des tentatives pour l’expliquer aux collègues. Je me suis retrouvé à devoir défendre ma position en plein conseil, devant des professeurs qui me traitaient de bisounours (c’est grave) ou de Jacques Martin (c’est pire!). Au final, j’ai le sentiment que les Fiches Avenir ont donc renforcé l’inégalité entre les élèves de TS (plutôt scolaires) et de STI2D (très peu scolaires, mais tellement sympathiques).

Parcoursup nous a demandé beaucoup plus de travail cette année qu’APB l’année dernière: même avec l’aide d’un 2e PP, tout s’est fait dans une telle urgence que nous étions mal informés, mal formés, et souvent pris en défaut par les questions des élèves.

Mais le plus grave est probablement le stress qu’ont ressenti les élèves devant un nouveau dispositif qui les juge sur des compétences dont ils n’avaient pas connaissance avant le milieu de l’année. J’ai vu beaucoup d’élèves désespérés d’aller à la fac, et je me suis moi-même surpris à recommander à un élève de faire un voeu en CPGE au cas où il ne serait pas pris en licence de STAPS…

Bien loin de combattre l’autocensure des élèves, cette réforme l’a renforcée. Pour m’assurer que chaque élève avait au moins un voeu d’enregistré, je me suis retrouvé à les appeler pendant les vacances de février, ce qui n’a fait plaisir ni à eux ni à moi. Je suis encore actuellement en train de perdre des heures de cours pour m’assurer qu’ils ont tous rempli un projet motivé sans faute et adapté à chacun de leur voeu… Je suis un peu désespéré de faire passer cette mission d’orientation – qui ressemble fort à un apprentissage à la soumission au monde du travail – avant mes cours.

J’ai bénéficié de deux matinées de formation à la réforme en janvier, mais qui ont été d’une inutilité stupéfiante. La première était une présentation globale du dispositif qui a consisté uniquement à répéter des informations que nous avions déjà reçues mais aussi et surtout à montrer la supériorité de Parcoursup sur APB.

Ce discours de propagande s’est poursuivi lors de la deuxième journée de formation qui était consacrée aux différentes filières postbac. Là aussi, nous avons eu peu d’infos utiles (pas une seule fiche Avenir nous a été présentée, l’interface du site Parcoursup n’était pas disponible…) et beaucoup de justifications du dispositif. A force de questions, nous avons quand même réussi à arracher à l’intervenante qui s’occupait de la filière universitaire que les dossiers des élèves seraient classés par les universités, que les élèves ne connaîtraient pas leur place sur la file d’attente s’ils étaient classés « En Attente » ni les conditions auxquelles ils s’exposaient s’ils cliquaient sur « Oui si ».

J’étais estomaqué de devoir rentrer au lycée expliquer cela à la classe dont je suis PP.

Parcoursup : une injustice pour nos élèves de bac pro

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Je suis CPE en lycée professionnel à Paris. Nous n’avons que trois classes de terminale dans notre lycée pro. Lors du premier des conseils de classe de terminale, grâce à l’aide d’une collègue, nous avons poussé à mettre des avis favorables à tous les élèves. Ensuite, et par souci d' »équité », la chef d’établissement a encouragé les collègues à faire de même dans les deux autres conseils.

L’une des choses profondément injuste dans ce système est le temps colossal que les élèves doivent passer à remplir ces dossiers, faire des lettres de motivation, des CV, etc… Ce sont les plus fragiles, les plus en difficulté qui le payent. En lycée pro, alors qu’ils devraient être en train de finaliser leurs dossiers, de démarrer leurs révisions (les épreuves commencent en mai), nos élèves de bac pro passent (et perdent) un temps fou sur Parcoursup, ainsi bien sûr que les collègues enseignants! Alors que dans d’autres lycées, des élèves (des familles) payent pour que les dossiers soient rédigés!

Les relations ont été (sont encore) un peu tendues avec certains collègues, en désaccord avec le fait de mettre des avis favorables à tous les élèves, soit parce qu’ils estiment que certains élèves ne le méritent pas, soit parce qu’il trouve cela « injuste » pour les « bons » élèves, soit parce qu’ils craignent d’être mal-jugés, « ridicules »…. Les positions des uns et des autres étaient assez tranchées et laissent une forme d’amertume.

« Les lycées entrent de plus en plus en concurrence »

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Je suis enseignant en terminale dans une grosse ville de province. Nous n’avons eu aucune formation à Parcoursup. Ce nouveau système a un impact négatif sur notre travail, qui devient orienté sur la note et les filières sélectives. Les lycées avec classes préparatoires demandent officieusement l’avis des enseignants en dehors de parcoursup. Est-ce légal? Les lycées entrent de plus en plus en concurrence. Les élèves de lycées moins réputés ont moins de chance d’accéder aux filières sélectives de cette façon. Certains élèves seront favorisés ou non en fonction de la réputation de leur établissement. Les profs vont faire leur arrangement d’un établissement réputé à un autre. C’était déjà le cas, mais cette situation empire.

Nous sommes contre dire aux élèves de « rester à leur place »

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Je suis enseignant en mathématiques en ST2S dans un lycée technologique en région parisienne. Ca fait un moment que nous réfléchissons aux implications de Parcoursup et à la position à tenir. Avec ma co-prof principale et les deux profs principales d’une autre classe, après en avoir parlé aussi en heure d’info syndicale, nous avons décidé, pour notre partie, de mettre « très satisfaisant » à tou·te·s les élèves.

En ce qui nous concerne, notre métier consiste à informer les élèves, à les aider, à discuter avec elles/eux de leur projet d’orientation, ce que nous avons fait, depuis la rentrée. Pas à les juger ni à les sélectionner.

Nous ne voulions pas en tout cas donner des moyens aux formations d’accueil pour trier automatiquement les dossiers de nos élèves sans les lire vraiment.
Nous sommes contre la sélection à l’université. Nous pensons que l’université doit demeurer le plus possible ouverte à tou·te·s (aux classes populaires, aux étranger·e·s…)
Nous sommes contre dire aux élèves de rester à leur place (les bacs pro en BTS, les bacs techno en IUT, les bacs généraux à la fac et dans les classes prépas – chacun·e selon sa voie, sa filière).
Nous pensons qu’ils/elles ont le droit d’expérimenter, de se tromper…
Il nous est arrivé à maintes reprises de penser que le choix fait par un·e élève n’était pas judicieux et de le lui dire mais nous pensons qu’au bout du compte nos élèves ont le droit de faire leurs propres choix de vie. Ils/elles le pensent aussi et il leur est donc arrivé de ne pas tenir compte de notre avis.
En revanche nous avons utilisé le cadre pour l’appréciation facultative, pour certain·e·s élèves, pour mettre en valeur certaines qualités (au delà des qualités « scolaires »).

En conseil de classe, lorsque la proviseure a sollicité notre avis pour compléter sa partie, nous avons expliqué notre position et nous avons diplomatiquement évité de nous prononcer. La conséquence a été que la proviseure a coché « très cohérent » ou « cohérent » et « satisfaisant » et « très satisfaisant » pour presque tou·te·s les élèves et a utilisé une appréciation « type », en la modifiant à la marge selon les élèves.

Au final, j’estime que Parcoursup n’a pas changé notre relations aux élèves (nous n’avons pas beaucoup de contact avec les parents). Nous avons expliqué notre position en vie de classe aux élèves et je pense qu’elles/ils l’ont comprise.

Nous n’avons mis que des avis favorables ou très favorables

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Je suis professeur principal de terminale dans un lycée polyvalent de près de 2000 élèves.

J’ai assisté à une réunion de 3h consacrée à la présentation du dispositif Parcoursup. Elle a été faite par 3 collègues (dont une psychologue de l’éducation nationale) qui avaient été convoquées une semaine plus tôt au rectorat en tant que représentantes de l’établissement pour être formées sur une demi-journée afin de nous former à leur tour.
Au final je me suis retrouvée dépourvue pour répondre à la plupart des questions très précises des élèves lorsqu’ils ont commencé la saisie (sur les dérogations pour changer d’académie par exemple). Plusieurs de mes collègues m’ont dit être dans le même cas.

Avec quelques collègues (séries L et ES seulement : impossible d’obtenir un consensus général), nous avons décidé de ne remplir que les avis des professeurs principaux, et de mettre systématiquement des avis favorables ou très favorables. Nous avons refusé de remplir nous-mêmes les avis du chef d’établissement. Cette partie de la procédure a été effectuée dans le bureau du proviseur-adjoint en charge de la classe, lors d’un conseil d’orientation préalable au conseil de classe et ne réunissant que le proviseur-adjoint et les deux professeurs principaux. Là encore, nous n’avons mis que des avis favorables ou très favorables. Le lendemain, lors du conseil de classe, l’orientation des élèves n’a pas été abordée.

J’ai expliqué à plusieurs reprises aux élèves que nous les valoriserions dans les avis, et j’ai passé beaucoup de temps à les aider à écrire leurs lettres de motivation. Ils ont confiance pour la plupart en ce que je leur dis. Par contre, les relations se sont tendues entre collègues, entre ceux qui sont plutôt favorables à cette nouvelle procédure et ceux qui, comme moi, lui sont opposés. J’ai essayé de mobiliser les collègues de cette deuxième catégorie pour transformer cette opposition en action concrète (refus par exemple de remplir les avis), mais je n’ai pas été suivie. Les collègues avaient peur de pénaliser les élèves s’ils ne remplissaient pas les avis. Mon conjoint s’inquiétait par ailleurs que je me fasse sanctionner par la direction si je refusais de remplir les avis. J’ai donc fini par céder à cette pression, qui devenait trop lourde à porter seule.

« Beaucoup de sévérité dans ces jugements hâtifs »

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Je travaille dans un lycée du Maine-et-Loire. Je suis la seule professeur principale de ma classe de Terminale ( cas unique dans mon lycée). J’ai donc renseigné seule ces avis. Au conseil de classe, j’ai distribué à tous les présents les avis que j’ai donné pour chaque élève, avec l’idée que ces avis pouvaient encore être modifiables. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de tensions au conseil de classe. L’étude de ces avis du professeur principal et des avis du chef d’établissement pour chaque formation prend du temps. Morale de l’histoire : on finit par ne plus avoir d’avis sur rien, cela se fait dans la précipitation et dans l’énervement. Je trouvais qu’il y avait beaucoup de sévérité dans ces jugements hâtifs, alors que le discours antérieur était plutôt la bienveillance .

« J’ai tenté d’imposer un avis très favorable pour tous »

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« Je suis professeur principal en terminale. Nous n’avons reçu aucune formation à Parcoursup. Nous avons organisé une info syndicale sur les réformes en cours, la direction et les copsy sont débordés, les informations ont longtemps été contradictoires (bruits de couloirs et pas d’information officielle claire) et pour l’essentiel on a découvert Parcoursup à l’ouverture, en même temps que les élèves

Nous avions décidé de mettre très satisfaisant partout sur les compétences, en accord avec les collègues opposés à la réforme (pas d’unanimité) et en opposition avec la direction. Cependant, le point n’a pas été évoqué en conseil de classe (oubli de la direction?). J’ai tenté d’imposer un avis très favorable sur toutes les formations autrefois non sélectives en conseil de classe, mais j’ai du lutter avec la proviseur notamment pour les fac de droit, avec un échec pour une élève.

Du point de vue de mes conditions de travail, Parcoursup a signifié des copies en plus pour garantir un 2ème trimestre présentable et des questions d’orientation à gérer pendant les vacances (conseil de classe à la rentrée) –> résultat : j’ai passé les vacances d’hiver à travailler, corriger des copies, relancer des élèves en retard et répondre à des emails. »

« Nous avons voté de mettre le maximum à tous nos élèves, mais… »

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Je suis professeur principal en terminale. Nous avons voté en AG que nous mettrions à nos élèves tout ce qui est attendu pour tous les items pour les voeux université.
Nous avons transformé ce vote en motion au C.A. qui a été approuvée par les parents.
Malgré toutes ces précautions, il demeure 2 ou 3 classes où ça n’a pas été respecté au motif que ces items ne sont pas différenciables selon les voeux. Le proviseur a respecté nos décisions, mais nous n’avons pas pu imposer que toutes les classes soient jugées à un très bon niveau.

L’impact de Parcoursup sur notre travail est abominable. Les relations avec les parents et les élèves restent bonnes car ils connaissent notre position et savent que nous faisons ce que nous pouvons pour qu’ils/elles voient leur candidature retenue. Par contre, la quantité de travail est hallucinante. Elle était déjà très importante avec APB, mais avec Parcoursup c’est le plus de travail qui fait déborder le vase. Nous avons dû préremplir tous les items pour s’assurer que les décisions soient respectées.
Avec la restriction du nombre de voeux, le travail d’élagage s’est fait dans un délai d’autant plus court qu’il a été rétréci par l’avancée de la clôture des voeux habituelle d’une semaine.
Enseignant dans une commune très populaire, il nous faut revoir tous les projets professionnels motivés et tous les CV pour des élèves généralement égarés. De plus, la plate-forme multiplie les avertissements pour leur donner le sentiment qu’ils n’ont pas leur place dans les universités qu’ils demandent. L’année prochaine, il faudra qu’ils réquisitionnent pour trouver des professeurs principaux, qui sont tous au bord de l’épuisement. De plus la procédure mord énormément sur le temps de cours. Enfin, ceci complique notre travail pédagogique à cause de l’importance démesurée que ça donne aux notes du bulletin du 2ème trimestre.

« Certains profs se servent de Parcoursup comme d’un instrument de vengeance »

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(Quelques minutes seulement après le lancement du site le 15 mars 2018, nous avons reçu ce premier témoignage)

 

Il avait été décidé en réunion syndicale de mettre « très satisfaisant » à touTEs les élèves, c’est-à-dire de saboter la plateforme. Cependant, les réunions syndicales sont peu fréquentées dans le lycée où j’enseigne. Dès le début du conseil de classe, l’accord s’est donc dissous, après un court rappel, par le proviseur adjoint, de la nécessité de nous soumettre consciencieusement à cet exercice. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le proviseur adjoint en question, d’habitude détendu et à l’écoute, s’est montré pour le coup froid et autoritaire. Il n’était plus question de discuter. La partie était donc perdue, puisqu’une fois qu’on commence à « jouer le jeu » de parcours sup, on se soumet à ses règles, on s’impose des principes de justice tels que « on ne peut pas mettre « très satisfaisant » à cet élève alors qu’on a mis que « satisfaisant » à tel autre. »

Lorsqu’on interroge les élèves sur ce qu’ils pensent de parcours sup ils développent ou bien un discours technique (le site est bien/mal fait) ou bien s’inquiètent de savoir s’ils obtiendront la formation qu’ils désirent. Je leur ai donc expliqué qu’il me semblait pour ma part étrange que les enseignants s’arrogent dorénavant le droit de statuer non seulement sur ce qu’ils sont en tant qu’élèves mais aussi sur ce qu’ils vont devenir en tant qu’étudiants. Ils disent qu’ils n’avaient pas « pensé aux choses comme cela », et se montrent ou bien révoltés ou bien déprimés. Ce qui les gêne le plus dans l’immédiat, c’est cependant la lettre de motivation et le CV à rédiger, dont ils ont bien conscience qu’ils les mettent dans une position de « chercheur d’emplois » plus que d’étudiants.

N’étant pas professeur principal, l’impact de Parcoursup sur mes conditions de travail se réduit aux conseils de classe, qui durent dorénavant plus de deux heures. J’ajouterai cependant qu’il a modifié aussi le rapport aux collègues: soit qu’ils me jugent exagérément revendicatif tant l’expérience du conseil de classe (notamment le remplissage de la case « capacité de réussite ») m’a révoltée (je leur en ai parlé pendant une semaine), soit que j’ai pris conscience d’à quel point certains d’entre eux se servaient de la plateforme comme d’un instrument de vengeance: « tel élève n’a rien fait pendant trois ans au lycée, il ne rend pas ses devoirs, il est turbulent, on va lui pourrir son orientation » – ce bien sûr, au nom de la justice, de la cohérence et de l’équité.