Université du Mans : le vrai visage de Parcoursup

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Addendum [10 avril 2018 au soir] : Suite à la publication de cet article, un communiqué de l’Université du Mans est venu apporter un contre point à ce qui est décrit ci dessous. Nous avons effectué quelques modifications mineures suite à ce communiqué (voir les passages entre […]).

Au final, il apparaît donc que la présidence de l’Université du Mans s’est clairement prononcée contre la sélection universitaire – mais qu’au niveau de l’UFR Sciences, certaines personnes ont fait du zèle dans leur présentation sur comment utiliser le logiciel de sélection… Par ailleurs ce que nous avons lu comme des « ordres » ne devrait finalement être interprété que comme des « incitations » de la part de ces sélectionneurs zélés. Faut-il en être soulagé?

-> Pour télécharger le document source, dont l’authenticité a été confirmée par la présidence de l’Université du Mans, c’est ICI.

 

Addendum 2 [11 avril] : notre source à l’Université du Mans nous indique que la lettre de motivation notée 1/20 du candidat de Bac Pro Agricole qui souhaitait faire de l’informatique n’est pas fictive…

 

A l’Université du Mans, la sélection Parcoursup montre son vrai visage. Un.e membre de l’université a courageusement décidé de jouer le rôle de lanceur d’alerte en faisant fuiter ce document interne [de l’UFR Sciences] qui a été présenté aux responsables de formations lors d’une réunion le 30 mars 2018. Le contenu du document est ultra-sensible. Il révèle les mécanismes des algorithmes locaux qui seront mis en place par chaque formation, qui donneront une note globale à chacun.e des candidat.e.s. Et il confirme les pires craintes des opposant.e.s à la réforme :

 

1) [L’UFR de Sciences de ] l’Université du Mans ordonne [présente] à ses personnels des façons de sélectionner selon la série du bac

 

C’était l’une des « lignes rouges » des organisation qui soutiennent la réforme Parcoursup, tel le SGEN-CFDT et la FAGE : Parcoursup ne devait pas permettre la sélection selon la série du bac, au risque de mettre en place un enseignement secondaire à plusieurs vitesses.

A l’Université du Mans, la ligne rouge a été allègrement franchie. Les enseignant.e.s sont [sommés de] invités à calculer une note globale pour chaque candidat.e, selon une équation dont un exemple est donné ci-dessous. Il est dit que les coefficients qui pondèrent cette équation sont à paramétrer « série de Bac par série de Bac ».

En d’autres termes, il est encouragé de mettre des coefficients différents selon les séries du Bac, ce qui permettra de monter artificiellement la note globale des candidat.e.s issu.e.s de certaines séries, et de plomber les candidat.e.s issu.e.s d’autres séries.

Comme par hasard, l’exemple de « bonne » série retenu est la série Scientifique du Bac général…

 

 

 

 

La personne de l’UFR Sciences explique même à ses personnels qu’il est possible d’être encore plus « fin » dans la sélection, en paramétrant l’algorithme de manière à favoriser une spécialité particulière au sein d’une série.

 

2) les éléments qualitatifs censés « remettre de l’humain » dans la procédure seront en fait notés entre 0 et 20

 

Parcoursup a été présenté comme une réforme permettant de « remettre de l’humain » dans la procédure d’affectation des candidat.e.s à l’université. C’est Mme Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, qui le dit.

Cette humanisation était censée passer notamment par la prise en compte de lettres de motivation rédigées par les candidat.e.s et d’appréciations rédigées par les enseignant.e.s de lycée. Certains universitaires craignaient cependant (voir par exemple ce témoignage) que la masse énorme de voeux reçus n’empêchent d’utiliser ces éléments « qualitatifs » pour classer les candidatures de manière humaine.

[L’UFR Sciences de ] l’Université du Mans vend la mèche. La première étape, pour toutes les formations, va être de convertir les appréciations et les lettres de motivation en notes comprises entre 0 et 20, afin de les faire rentrer dans l’algorithme local.

Pour les appréciations de la « Fiche avenir » rédigées par les enseignant.e.s et les chefs d’établissement, il est conseillé le système de notation suivant :

« Très satisfaisant » = 20

« Satisfaisant » = 15

« Assez satisfaisant » = 10

« Peu démontré » = 5

Selon les informations que commence à recevoir l’Observatoire de la sélection universitaire, la même grille de notation est suggérée dans de nombreux autres établissements universitaires.

En ce qui concerne la lettre de motivation, dont le nom officiel est « Projet de formation motivé » (PFM), l’Université ne donne pas de consignes sur la manière d’attribuer une note entre 0 et 20. Elle donne néanmoins un exemple. Celui-ci est très éclairant sur la manière dont la sélection sociale se niche dans les plis de Parcoursup.

C’est celui d’un étudiant fictif, affublé du numéro 106269. On apprend qu’il a fait un BEP Agricole puis un Bac professionnel agricole. Selon son Projet de formation motivé, il est « super intéressé par l’informatique depuis longtemps ».

On remarquera que les responsables de l’Université [auteurs zélés du Powerpoint] ont même introduit des fautes d’orthographe dans la lettre de motivation (« j’aimerais étudié », « je me suis renseigner ») sans doute pour qu’elle corresponde davantage à l’image que se sont déjà fait certains de ce pauvre candidat.

Lorsqu’il s’agit de convertir ce PFM en note, généreux, ils proposent 1/20…

Le message est clair : vous avez fait un Bac Pro Agricole, vous n’avez pas pu bénéficier des services rédactionnels offerts par vos parents ou une officine privée payante afin que la lettre de motivation soit impeccable, et en plus vous trouvez le moyen de vouloir faire de l’informatique…

Quand bien même vous seriez très motivé, selon [ces personnes de l’UFR Sciences de] l’Université du Mans, là n’est pas votre place véritable.

Retournez à vos moutons.

 

3) l’Université laisse champ libre aux formations pour bidouiller la sélection comme elles l’entendent selon des algorithmes locaux basés sur des « critères obscurs » (sic)

 

[Ces obscurs trublions de] l’Université du Mans confirment à ses formations qu’elles ont les mains libres pour effectuer la sélection comme bon leur semble. Trois solutions s’offrent à elles :

1) et 2) : définir avec le Service des enseignements et de la vie universitaire (SEVU) les paramètres qui permettront de faire le tri des candidatures

3) : prendre le contrôle du logiciel de paramétrage et effectuer leur propre cuisine. Y compris en modifiant tous les paramètres, si elles le souhaitent, au dernier moment (au cas où ce pauvre Bac Pro Agricole serait quand même bien classé pour la filière informatique…).

 

[Dans ce document], les responsables de formations sont incités à pratiquer la sélection elles-mêmes.

Pour une présidence d’université, l’intérêt est évident : en rejetant le processus de décision au niveau le plus bas, on se prémunit par la suite (ou on croit se prémunir) d’éventuelles mises en causes politiques ou judiciaires

Aveu d’opacité : les formations sont invitées à introduire des « critères obscurs » si elles le souhaitent dans leur petite cuisine…

 

 

 

Que faire si deux ou plusieurs candidat.e.s ont la même note globale, sachant que le logiciel ne permet pas de classer des ex aequo? Bidouiller la note de certains d’entre eux/elles (au hasard, les élèves de Bac Pro Agricole), pour recréer artificiellement une hiérarchisation.

De toutes façons, que les responsables de formation se rassurent : le rang dans le classement ne sera pas connu des candidat.e.s.

Mais attention! En revanche, ces dernier.e.s pourront demander à connaître les principes qui ont guidé ce classement. Dans ce monde impitoyable fondé sur des critères obscurs, il faudra donc penser à préparer quelques principes au cas où. En espérant être cru sur parole.

 

 

4) Pour celles et ceux qui n’étaient toujours pas au courant: Parcoursup, c’est de la sélection

 

La Ministre Mme Vidal, toujours elle, nous assure la main sur le coeur que Parcoursup n’a jamais été une affaire de sélection, qu’au contraire, c’est une réforme dont le principe est « de dire oui à tout le monde ». Que c’est beau.

Ce n’est pas ce que dit [ce document issu de] l’Université du Mans. Il nous apprend ce qui va véritablement se passer au mois de septembre.

Les étudiants toujours classés « en attente » après le 5 septembre n’auront pas d’inscription. Autrement dit : ils auront été éliminés.

 

Il sera alors grands temps, pour notre pauvre élève de Bac Pro agricole, d’oublier ses rêves d’informatique et de retourner aux travaux des champs.

Et de ne surtout pas réfléchir au fait que, avant Parcoursup, son bac lui donnait le droit de suivre la filière de ses rêves.